Lorsque ce projet autour du cheveu est arrivé, je me suis dit qu’il en était fini du fil rouge et de mes broderies. Et bien non, le fil rouge s’est imposé pour accrocher les étiquettes dans les collections, et, naturellement, pour brodécrire.
La broderie Portrait de Soi Image de l’Autre transformation indique toute la complexité du portrait dans le miroir. Face au grand miroir, je me regarde et vois mon portrait. Et pourtant ce que je vois est-ce moi ? est-ce l’image de l’Autre, celle que les autres voient de moi ? celle que je désire être ? celle que je me refuse ? et qu’est-ce que je donne à voir aux autres ?
Qu’est-ce que je m’autorise à donner à voir et à être à travers ma nouvelle coiffure ?
Quand Madame Filosa crée une nouvelle coiffure, quand elle donne un soin à la personne face au miroir, celle-ci est co-créatrice de la transformation. La coiffée et la coiffante travaillent ensemble au portrait, dans l’instant, portrait éphémère. Cette transformation participe à l’évolution incessante du portrait, de l’image, de la personne dans son entièreté.
Quant à la maxime l’Art est un Soin, c’est l’expression de ce que je vis à travers ma pratique. L’art permet l’expression de l’artiste mais celle aussi du public.
Une œuvre est comme un reflet de soi dans le miroir, on y trouve ce qu’on reconnaît, on y découvre ce qu’on cherche, on y appréhende des possibles à venir et ça participe à notre évolution, notre transformation sans fin et ça nous fait du bien.
« Elle est arrivée le cheveu gras, la raie au milieu »
Cette broderie raconte le tout début de l’histoire de Madame Filosa artiste coiffeuse. Je venais de terminer un travail d’accompagnement auprès de dames dans un projet à Saint-Nazaire (44).
Le jour de la restitution des travaux, elles s’étaient faites belles pour ce moment de partage avec le public. L’une d’elles est arrivée le cheveu gras et la raie au milieu. Je me suis dit que pour sa dignité de femme, j’aurais pu l’aider à se coiffer. Les prémisses du projet étaient là. Introduire la coiffure dans ma pratique artistique pour aider les gens à se trouver beaux. Plus tard, quelques années après, cette réflexion m’est revenue et je l’ai brodée.
« Mémoires » broderie en cheveux
Au fil des transformations avec les figurines et figurins, j’ai écouté leurs histoires de cheveux qui dépassent, bien souvent leur propre histoire pour rejoindre une histoire collective.
De l’enfant traumatisé par un parent qui a imposé la coupe, par un coiffeur qui n’a pas écouté le besoin, par une mode qui le rendait moche ou par les poux qui ont impliqué le rasage.
Des moqueries et humiliations autour des cheveux roux, des cheveux crépus, des petites filles tirées par les cheveux aux grandes humiliations et violences des femmes rasées au sortir de la guerre, de la Shoah qui a systématiquement coupé tout signe distinctif pour n’être plus qu’un numéro. De la révolution des coupes à la garçonne et des coiffures punk, de la symbolique spirituelle des tontes totales ou partielles, de l’autoritarisme de l’armée qui tond ses jeunes recrues en signe d’asservissement. La liste serait longue pour faire le compte de toutes les mémoires individuelles et celles, collectives, portées par nos sociétés.
